C’est assez récent que je joue dans le métro à temps plein : depuis février 2009. J’avais fait trois ans : 1991, 1992, 1993, où je jouais seulement à la station Pie-IX, lors des entrées et sorties des Expos et des différents salons qu’il y avait durant l’hiver. Dans le temps, il y avait le Salon de l’Habitation, le Salon de l’Auto, Pepsi Jeunesse était fort aussi; c’étaient les trois salons que je faisais.
Je sortais d’une thérapie. Je suis un ex-héroïnomane et tous ceux qui me connaissent le savent. Je sortais d’une thérapie qui avait duré onze mois en milieu fermé, et six mois en réinsertion sociale. Le pavillon de réinsertion sociale était sur Létourneux, entre Pierre-de-Coubertin et Hochelaga. Je voyais les musiciens qui s’installaient là, à l’entrée du stade Olympique, et les passants festifs qui provenaient du métro C’est à ce moment que je me suis procuré ma première guitare louée. Je suis allée louer une guitare au Centre Musical Ahuntsic et j’ai commencé à apprendre des chansons. J’en avais eu une dans les années 80 mais je l’ai perdu dans un accident.
La première chanson que j’ai apprise pour l’interpréter dans le métro, c’était REM, Losing my religion. Ensuite, c’a été Elvis Priestley, Suspicious Mind. La prochaine chanson, c’a été (hésitation), je ne la fais même plus : I wanna know what love is, de Foreigner. J’avais trois chansons et j’ai fait un an avec ces trois chansons en boucle. On s’entend que dans le métro, les gens passent, donc ce n’était pas trop pire. Et à Pie-IX, il n’y a pas de commerces, donc je ne dérangeais personne, il n’y avait pas de changeur aux alentours non plus. Je me suis tanné de faire ces chansons. Dès 92 j’ai augmenté les chansons de mon répertoire et c’a toujours évolué depuis. Même quand je ne jouais pas dans le métro. Je fais de temps en temps Losing My Religion, je ne fais plus Suspicious Mind, et je suis allé chercher d’autres pièces qui me ressemblent plus aujourd’hui.
Il faut que la chanson me touche encore pour que je puisse la faire. Il y a des chansons qui tombent en discontinuité par rapport à mon vécu d’aujourd’hui. Il y en a aussi des pièces dont j’ai appris à faire le deuil, parce que bon, je n’étais plus capable de les interpréter parce que je n’étais plus capable de rester impartial, ou empathique. Ou mon opinion sur le sujet avait évolué. Vous ne m’entendrez pas chanter « Sex and Drugs and Rock&Roll » par exemple, même si dans certains environnements ça pourrait être très payant. Quoi que moi ça me rendrait agressif et hostile… je suis pas certain que ce soit un pièce approprié dans le métro… Ça vient trop me chercher. Il faut prendre un soin minutieux des textes qu’on projette. Les gens écoutent.
Il y a des liens qui se créent entre l’artiste et l’art. Au niveau émotif, ça me brassait et je perdais mes moyens. Apprendre à ne pas perdre nos moyens dans l’interprétation d’une chanson n’est pas simple. C’est sûr qu’on ne va pas chercher des chansons banales et que la plupart du temps la chanson nous touche et qu’on a un lien avec la chanson. Bien souvent, ce lien-là est émotif ou affectif. Les deux même. C’est liens sont assez solides. Et ce qui devient comme mes propres œuvres, celles que j’interprète au quotidien, et que je m’approprie, sont comme liées à mon vécu. Et ce vécu évolue, je change, je m’assagie avec l’âge, je mature. Parfois, il faut donc en discontinuer certaines parce que soit elles viennent trop me chercher, soit elles ne me disent plus rien au sens émotionnel. Il y a des chansons qui doivent être un peu souffrante d’abord et qui avec le temps guérissent nos blessures. Et puis elles passent comme on passe nous-mêmes à autre chose. C’est d’ailleurs pour ça qu’un musicien qui donne son cœur pendant deux heures, il est vidé.
C’est clair que je n’ai pas d’attente par rapport au public. Je ne sais pas quel salaire je vais faire pendant mon deux heures. La seule idée avec laquelle je pars, c’est ma générosité à moi. Moi je vais aller donner le plus que je peux, faire de mon mieux, pour pouvoir rendre les gens, non pas heureux, mais leur donner des chansons qui vont leur donner un certain sentiment de sécurité. On m’a demandé dans une entrevue radio, à l’été 2010, c’était Radio-Ado, pourquoi l’utilité des musiciens du métro? J’ai dit : «Madame, quand on descend dans le métro, on est sous terre. On ne s’en rend pas compte mais il y a une anxiété naturelle qui nous envahit. On est aux aguets. On est dans un environnement hostile, juste par le fait qu’on est sous terre. Quand on est assailli par un itinérant, puis un autre, puis un autre encore, ces pauvres gens abandonnés qui nous demandent des sous, notre conscience est mise en éveil. De voir des visages familiers, qui sont rassurants, qui ont l’air bien, en bonne santé, des gens qu’on voit et qu’on entend régulièrement dans un contexte d’échanges souvent spontanés, ces troubadours qui jouent de la musique, qui amènent une ambiance, ça fait relaxer un peu la tension. Et même, dans certains cas, je l’ai vu, j’en ai été témoin, ça peut calmer l’agressivité.
Une fois j’ai vu un vieux monsieur qui criait après des jeunes, impatients parce que les jeunes étaient tout simplement dans sesjambes. Je lui ai dit : «Écoutez, monsieur, essayez d’être un peu plus patient, je vais vous chanter une belle chanson.» Ça fait une différence. Des anecdotes du genre, j’en ai des centaines. À quoi peuvent servir les musiciens du métro? Des gentils observateurs qui peuvent faire la différence dans le quotidien des gens. C’est comme ça que je nous vois, quand je jase avec les autres musiciens, quand on se rejoint : on est des gentils observateurs. Par nos observations, on essaie de créer une ambiance dans l’environnement qu’on occupe.»
C’est souvent arrivé que quelqu’un va me donner un 5$ et me dire : «Tu n’as pas idée à quoi je pensais, à la question que je me posais, et tu viens de me donner la réponse.» C’est, comme je pourrais croire, d’un synchronisme parfait! Et il y en a beaucoup de moments comme ça. C’est incroyable, d’être au bon moment au bon endroit. Ça me fait sentir quelqu’un de bien. Quand quelqu’un arrive et me donne vingt piastres dans mon caisse, j’arrête, je perds mes moyens. Il y a une émotion incontrôlable qui monte en moi. Mon égocentrisme va me porter à croire et à me dire : «Hey, j’suis vraiment hot!» Mais des fois, ce n’est pas vraiment ça. Je viens simplement de rassurer, de chanter un phrase, un «verse» qu’on avait besoin d’entendre…Tu sais, les différents messages qu’on véhicule, ce qu’on a fait dans l’esprit des passants, on n’en a aucune idée. Parfois c’est complètement l’inverse. Alors je reçois une grimace, une moquerie ou même une insulte. Je viens peut-être de chanter un passage qui à interpellé mon auditeur de façon négative. Comment savoir ? J’essais de rester zen… et j’ai l’de plus en plus l’habitude et de moins en moins de jugement sur les comportements, même si parfois ils sont très déplaisants.
Je ne peux pas évaluer l’utilité que j’ai dans le métro. Je sais que je suis utile. C’est une question de senti. Quand quelqu’un vient me donner un 5$, un 10$ ou un 20$, ce n’est plus une question de coup de cœur au passage. Il y a aussi une récurrence qui se fait avec le temps. Il y a des gens qui ne te donneront rien pendant longtemps et à un moment donné, ils sont contents de te voir, font un calcul très simple, et ils ont la main sur le cœur à ce moment précis. Ils vont te donner. Dans ce temps là j’ai juste envi de me dépasser et en donner davantage encore. Des fois je m’enfarge carrément. Ah les émotions…
Il y a souvent du monde qui arrêtent pour jaser, ou qui m’interpellent dans les wagons. J’ai déjà eu quelqu’un qui m’a sorti vingt piastres dans le métro après qu’il m’ait demandé c’est quoi mon travail exactement. Je ne jouais pas, je venais de finir et je m’en allais à la maison, direction Honoré-Beaugrand. C’est arrivé une seule fois. Et cette fois j’en avais vraiment besoin de 20$. Et pour une bonne raison.
C’est un travail assez difficile. Je performe sur des plages horaires de deux heures, et c’est très rare que je fasse plus de deux plages dans une même journée.. Quand je le fais, après ça le lendemain c’est sûr que je ne peux pas jouer. Parce que chanter, au quotidien, c’est plus difficile que tout ce que j’ai fait dans ma vie. L’environnement du métro ce n’est pas non plus un air qui est très sain. Quand vous avez un million de personnes qui circulent dans le métro, tout cet air là ; on s’entends-tu qu’on respire beaucoup de gaz. (rire) Les gens ne pensent pas à ça. Il y a beaucoup de poussière. La ventilation…On est constamment dans des courants d’air, la plupart du temps, et l’hiver c’est froid dans plusieurs stations. Suite à quelques otites sévères, j’ai appris. Il faut vraiment connaître les stations où il n’y a pas de courant d’air.